Quelques histoires rapportées d'Haïti
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Port-au-Prince, 12 mai 2010, par Cifora Monier et Jill Van den Brule
L’histoire de Judith : l’éducation, une source d’espoir
Le jour où mon monde s’est écroulé
La directrice de notre école, Mme Lambert, nous avait renvoyés de l’école plus tôt le jour du tremblement de terre. D’habitude, je restais après l’école pour ramasser les détritus dans la cour de l’école. Elle avait entendu que non loin de notre école, un professeur d’université avait été tué et qu’on craignait une émeute. Elle avait insisté sur le fait qu’il fallait rentrer chez nous au plus vite et ne pas trainer dans les rues. J’étais à la maison en seulement 35 minutes, mon chemisier collait à mon dos à cause de la chaleur étouffante qu’il faisait. Puis, soudain, nous étions tous blancs, recouverts de poussière de la tête aux pieds. Je n’arrivais pas à y croire. Ma mère, qui était restée chez nous pour s’occuper de la maison, était coincée sous les décombres et les pierres étaient trop lourdes pour que mon père puisse les soulever à lui tout seul. Jeffson, Chrislinde et moi avons travaillé comme des fous pour aider papa à retirer certaines pierres avec nos mains mais nous ne pouvions pas aller plus vite. La jambe de maman était cassée. Papa a essayé de toutes ses forces jusqu’au moment où il a dû abandonner. Cette nuit-là, nous avons enterré notre mère. Nous avons alors erré dans les rues, et puis nous nous sommes finalement endormis au coin d’une rue, au son de pleurs de femmes. Elles aussi avaient perdu des êtres chers. Cette nuit-là, nous nous sommes endormis dans la rue, serrés les uns contre les autres.
Les rêves de ma mère
Nous n’avions plus de maison, nous n’avions plus notre mère. Les deux endroits où je trouvais refuge avaient disparu. Ma vie entière s’était écroulée devant moi. J’ai beaucoup pleuré les jours et semaines qui suivirent. Parfois, j’entendais la voix de ma mère ou bien elle venait me voir dans mes rêves. Bien qu’elle ne soit plus là, elle me donne la force de continuer. Je la maintiens en vie grâce à mes souvenirs. Ma maman et moi avions l’habitude de nous asseoir devant la télé et de regarder des émissions musicales. Elle me disait qu’un jour, moi aussi, je serais à la télé en train de révéler mes talents au monde entier. Je veux réaliser son rêve, et après, réaliser mon propre rêve. Après le tremblement, nous sommes allés à Cayes pour rester à la campagne pendant cinq semaines. Je me suis sentie très seule durant ces semaines sans école. Ma mère était tout ce que j’avais au monde. Elle me manque tellement. Quand je n’étais pas à l’école, je restais à la maison et pensais à ma mère et j’avais l’impression que ma tête allait exploser.
L’école est ma raison de vivre
Depuis que je suis revenue à Port-au-Prince, j’habite avec huit membres de ma famille dans une petite pièce. Mon père et mon frère dorment par terre et ma sœur, mes cousines et moi dormons sur les deux lits. Quand il pleut, notre chambre est une vraie piscine car les sacs en plastique ne sont pas suffisants pour éviter à la pluie d’entrer et inonder notre chambre. Comme je n’ai plus de maison, je dois maintenant marcher deux heures par jour pour me rendre à l’école, cela fait 6 km au total. C’est fatiguant mais je sais que je dois continuer mes études si je veux arriver à quelque chose dans la vie. Parfois, il m’arrive de vouloir tout arrêter mais une petite voix me dit que je dois rester déterminée, que je dois continuer et je le fais pour ma mère, pour ma famille. C’est ma raison de vivre.
J’adore l’école. Je m’y sens bien avec mes amis. Quand nous sommes à l’école, nous devons faire quelque chose de notre vie. J’ai plein de rêves, mais je veux aussi continuer à travailler ma voix. Je fais partie d’une chorale et nous avons composé une chanson sur le tremblement de terre. J’ai perdu beaucoup d’amis ici. Avant, nous étions 74 dans ma classe de 5e mais maintenant, nous ne sommes plus que 32. Beaucoup sont partis à la campagne, aux États-Unis et au Canada. Mme Lambert, la directrice, est devenue une personne de référence pour moi maintenant que ma mère n’est plus là. Quelquefois, elle se soucie même du fait que je ne mange pas avant de venir à l’école. Elle est comme ma mère, mais elle me donne quelque chose de plus, que ma mère ne pouvait pas me donner. Je ne peux pas vraiment expliquer ce que c’est, mais je le sais au fond de mon cœur. Le vendredi, Mme Lambert organise des rassemblements où nous pouvons partager nos histoires et nos sentiments par rapport au tremblement de terre. C’est ici que je parle de ma mère et mes amis racontent leurs histoires. Une de mes camarades de classe, qui se déplace maintenant en béquilles, a expliqué comment sa grand-mère est morte juste à côté d’elle, en lui tenant la main. C’est difficile, mais nous devons nous aider les uns les autres pour s’en sortir, ensemble. Il n’y a pas d’autre moyen. Nous devons également nous battre pour obtenir ce que nous voulons dans la vie.
L’histoire de la directrice
Mme Lambert, la directrice et personne de référence de Judith : « Sans éducation, que deviendra Judith ? Elle est incroyable, toujours souriante, même après tout ce qu’elle a vécu. Parfois, je me demande comment elle fait. Elle a été la première à découvrir sa mère sous les décombres », explique Mme Lambert tout en retenant ses larmes. « Tous les jours, avant de partir à l’école, elle rassemble un groupe d’élèves afin de nettoyer la cour et quelquefois même, elle se met à chanter. C’est une petite étoile qui brille de tous ses éclats malgré l’obscurité. » L’école Nationale République du Brésil, où Mme Lambert est directrice, est l’une des 120 écoles qui a repris son activité le 5 avril 2010. Le tremblement a détruit plus de 4.000 écoles ainsi que le bâtiment qui abritait le Ministère de l’Éducation, et a causé la mort de plus de 38.000 élèves et 1.300 enseignants. « Nous avons perdu beaucoup de professeurs bien-aimés, nos intellectuels les plus brillants, » explique la directrice. « Beaucoup d’autres sont allés s’installer à la campagne et d’autres encore sont partis du pays pour poursuivre des études à l’étranger. » L’école de Mme Lambert fait partie de la faible proportion d’écoles publiques en Haïti. Plus de 90% des écoles sont en effet privées, ce qui rend la tâche difficile pour contrôler la qualité des écoles. « Le principal problème auquel nous sommes confrontés est que l’école n’est pas accessible à tous. » Les parents investissent parfois plus d’un quart de leur salaire pour pouvoir envoyer leurs enfants à l’école et beaucoup d’obstacles restent à surmonter dont les frais de scolarité. Après le tremblement de terre, cette école a supprimé ses frais de scolarité afin d’encourager les familles à mettre leurs enfants à l’école.
« Sans l’UNICEF, nous n’aurions rien, pas d’école, pas de matériel, rien. Nous n’aurions pas pu rouvrir aussi rapidement, mais il reste tant à faire. Il faut rassurer les parents sur le fait que l’école est un endroit sûr et commencer à construire des structures plus durables qui remplissent les critères de sécurité. Je veux sauver Judith. L’éducation est son seul espoir. L’éducation est le seul espoir pour Haïti. »
Port-au-Prince, 20 février 2010, par Yolanda Romero, porte-parole de l'UNICEF sur le terrain
L’eau de la vie
Dans l’arrondissement de Léogâne, au sud-ouest d’Haïti, la vie se passe en douceur autour de la rivière Maumance. Des centaines de déplacés se sont réfugiés aux bords de cette rivière où ils ont planté leurs abris de fortune.
La belle image des femmes qui font la lessive au bord de l’eau disparait lorsque l’une d’entre elles se rappelle en riant qu’à quelques semaines de là, des corps sans vie flottaient dans cette même rivière. Ce rire contraste avec la terrifiante réalité, qui ne peut être surmontée qu’à l’aide d’une certaine dérision.
L’eau de la Maumance, source de vie, peut aussi être dangereuse et même mortelle pour ceux et celles qui la consomment. L’UNICEF sensibilise les populations et fait en sorte qu’elles aient un accès à de l’eau potable. Un des projets menés en collaboration avec leurs partenaires consiste à distribuer des seaux et des pastilles afin de rendre l’eau potable (voir photo ci-dessus).
À dos de mule
L’UNICEF apporte l’eau de la rivière à des populations rurales retirées dans les collines et utilise pour cela le meilleur transport du coin, le plus adapté et le moins cher : les mules. Un troupeau de mules traverse la région rurale de Léogâne. Le but est d’apporter 820 seaux dans les communautés de Petit-Goâve et Grand-Goâve.
Explications indispensables
Le but de cette mission est donc de couvrir la zone rurale de la province au sud-ouest du pays à concurrence de 90% dans les zones montagneuses et de 85% dans la plaine. Mais les seaux ne sont pas seulement distribués, selon Daniele Lantagne, ingénieure américaine, « Il est nécessaire d’apprendre aux populations à utiliser ce matériel. Tout d’abord le seau doit être nettoyé et rempli d’eau. Ensuite on doit y ajouter la pastille, alors le seau doit absolument être couvert et on doit le laisser reposer quelque temps. »
Les leçons tirées des précédentes situations d’urgence montrent que ce système ne fonctionne que lorsqu’il est accompagné d’une formation donnée par les agents de la santé et d’un suivi dans chaque maison. Il est très important de vérifier que les instructions sont respectées. Elles sont toujours rédigées en créole, la langue des Haïtiens.
Dans le stade de Léogâne, où plus de 10 000 personnes sont installées pour ne pas dire entassées, Paul Magdaline, 30 ans, suit la première formation pour l’utilisation de l’« aquatab » : « Je suis contente, cela va nous aider. Plus personne ne sera malade et il n’y aura plus de fièvres dans la maison. »
Port-au-Prince, 19 février 2010, par Diana Valcarcel, porte-parole de l'UNICEF sur le terrain
« Tout timoun gen dwa »…
…signifie « tous les enfants ont des droits » en créole. Aujourd’hui, avec Nadege, une sociologue haïtienne de la division Protection de l’UNICEF, l’objectif de la journée était de visiter plusieurs orphelinats de la commune de Carrefour afin d’évaluer leur situation après le tremblement de terre. Le plan d’évaluation est pris en charge par l’UNICEF et l’Institut haïtien du Bien-être Social. Habituellement les orphelinats en Haïti sont dirigés par des congrégations religieuses ou des particuliers.
Le Gouvernement a établi une liste de 500 orphelinats. Quatre parmi ces 500 orphelinats sont évalués chaque jour par cinq équipes de la division Protection en collaboration avec un membre de l’Institut haïtien du Bien-être Social. Aujourd’hui, ils ont pu évaluer 300 orphelinats.
Frandy, 8 ans
Le premier orphelinat que nous visitons s’appelle Odascat. Les enfants ont dû être placés dans l’école du quartier car malheureusement l’orphelinat fut détruit suite aux secousses. Tout comme la plupart des Haïtiens, ces enfants ne dorment pas dans des bâtiments mais sous tentes dans les rues. Soudain mon attention est attirée par un petit garçon, Frandy, il a 8 ans et un bras amputé. Cet accident est survenu lors du tremblement de terre alors qu’il se trouvait à l’intérieur de l’orphelinat. Il est obnubilé par sa sucette.
Les enfants non accompagnés
L’équipe vérifie s’il y a des enfants non accompagnés. C’est le cas de Frandy et de sa sœur Ketlyn, qui elle, a 6 ans. Ils ont tout deux l’air sous le choc et apeurés. Nadege interroge les directeurs du centre et ensuite les enfants. Le but de ces questions est de récolter un maximum d’informations à propos de ces enfants et de tenter de les ramener à leur famille.
Voici certaines des questions auxquelles Nadege essaye de trouver des réponses :
- Le nom de la mère
- Le nom du père
- L’enfant fut-il séparé des parents à cause du tremblement de terre ?
- L’adresse d’avant la séparation
- Le nom de la personne responsable de l’enfant
Je suis contente que l’UNICEF effectue ce travail et j’espère qu’un jour, Frandy, Ketlyn et leurs parents seront réunis.
Besoins matériels
L’équipe a également demandé au centre quels étaient leurs besoins en eau, nourriture, tentes, etc. L’équipe en charge de la logistique livrera le matériel. Si un des enfants tombe malade, la division Santé de l’UNICEF en sera informée et agira en conséquence.
En roulant d’un l’orphelinat à l’autre, nous avons pu observer quelques zones qui n’ont pas été tellement endommagées par les secousses. Pourtant, je peux voir que la république d’Haïti d’avant le tremblement de terre était dans une situation déjà très « limite ». Nous passons devant une rivière couverte d’ordures et des porcs mangent dans les rues.
Sur le chemin du retour, je me suis arrêtée devant un bougainvillier et ai cueilli quelques fleurs, j’avais grand besoin de voir un peu de beauté après avoir côtoyé tant de ruines. Alors que j’enlevais la poussière des fleurs, j’ai vu passer une voiture de l’UNICEF qui avait comme légende : TOUT TIMOUN GEN DWA. Oui, tous les enfants haïtiens doivent voir leurs droits respectés. Ils sont le futur de ce pays.
Légende
Photo 1 : Nadege, une sociologue haïtienne de la division Protection de l’UNICEF, évalue la situation des enfants non accompagnés d’un orphelinat et leurs besoins en approvisionnement.
Photo 2 : Frandy, 8 ans, a perdu son bras dans le tremblement de terre. Il voudrait être un docteur lorsqu’il sera grand. Je l’ai trouvé concentré en train de manger sa sucette.
Photo 3 : Le pouvoir de l’imagination. Si les enfants haïtiens ont la capacité de faire d’une bouteille, de cinq bouchons et quelques pierres un jouet, ils seront surement capables de faire de grandes choses dans leur pays.
Port-au-Prince, 16 février 2010, par Diana Valcarcel, porte-parole de l'UNICEF sur le terrain
Une robe rose pour Constance
Lors de notre premier jour à Port-au-Prince, nous sommes allés visiter plusieurs « tentes amies des bébés » avec l’équipe nutrition de l’UNICEF. Ces tentes sont gérées par « Action contre la Faim » (ACF) avec l’aide de l’UNICEF. Les femmes peuvent y donner le sein à leur bébé dans une atmosphère calme. Elles y reçoivent aussi un soutien psychologique et des conseils nutritionnels pendant que leurs enfants jouent.
« Je m’en faisais parce que ma fille ne mangeait pas ; c’est pourquoi je suis venue ici », dit Anite, une maman de 32 ans. Sa petite fille de 11 mois, Constance, me regarde avec de grands yeux bruns. « J’ai perdu mon mari, ma maman et ma nièce dans le tremblement de terre. J’ai aussi perdu ma maison. Maintenant, je vis dans une tente. »
C’est la première fois qu’Anite se rend dans la « tente amie des bébés » sur le Champ-de-Mars. Avec un mélange d’inquiétude et de curiosité, elle regarde le personnel peser Constance. 6 kilos 600 grammes, lui disent-ils – autrement dit, environ 3 kilos de moins que son poids idéal.
Anite dit qu’elle reviendra tous les jours jusqu’à ce que Constance aille mieux. Quand la consultation médicale est finie, Anite habille Constance avec une jolie robe rose. La petite fille est encore plus belle.
L’allaitement maternel est crucial
Je parle avec l’un des nutritionnistes de l’UNICEF, qui m’explique qu’il y a 10 à 15 fois plus de chances qu’un bébé meure s’il n’est pas nourri au sein. Dans des situations d’urgence, l’allaitement maternel est crucial. Durant les premiers jours après le tremblement de terre, les mères ont arrêté d’allaiter leurs enfants parce qu’elles devaient chercher un abri et de la nourriture. Avec l’initiative des « tentes amies des enfants », l’UNICEF et ses partenaires espèrent encourager les mères à reprendre l’allaitement maternel.
Une nouvelle Haïti
« Je pense qu’une nouvelle Haïti sera construite. C’est mon rêve. Mais cela ne peut pas prendre trop de temps. Nous avons besoin de cela à court terme. » Jean Thomas, un papa de 26 ans, est venu avec sa fille Dania, qui a la diarrhée. Il étudie l’économie à la Faculté des Hautes Études à Port-au-Prince et devait terminer ses études dans deux ans. « Je cherche un emploi ; j’ai envoyé mon CV à plusieurs entreprises ».
Seule
Après notre première visite, nous sommes allés au stade national de Port-au-Prince, le stade Sylvio Cator. Il a été converti en un grand camp où des milliers de personnes ont leur nouveau « chez-eux ». Près de la « tente amie des bébés », j’ai rencontré Sharleen, une jeune fille de 17 ans qui me demande où elle peut laisser son bébé. Elle dit qu’elle ne peut pas s’occuper de lui. Depuis le tremblement de terre, elle dort sur un banc sur le Champ-de-Mars et passe sa journée dans le stade. « Personne ne veut partager ses affaires avec moi », dit-elle.
Dure réalité
Sur le chemin du retour vers le camp de base, nous constatons avec effroi à quel point le tremblement de terre a détruit la ville. Et malgré cela, je suis impressionnée par l’activité dans les rues. Beaucoup de bâtiments sont tout à fait détruits. Dans certains bâtiments, nous avons vu les propriétaires en train d’essayer de récupérer quelques affaires. Je vois un couple qui sort des débris avec deux sacs. C’est probablement tout ce qui leur reste. Nous continuons notre chemin, mais le chauffeur de l’UNICEF veut nous montrer comme sa maison a été détruite. « J’ai perdu trois enfants. L’un d’eux était mon unique fille, elle avait 22 ans. » Je me souviens avoir entendu parler de cet homme et de son malheur quand j’étais au bureau à Madrid, mais maintenant je suis face à lui, face à sa maison, dont il ne reste plus que des décombres.
Les minutes d’après, il y a un long silence dans la voiture. Nous retournons à la base de la Minustah. Je me dis « Mesi anpil ». Cela veut dire « Merci beaucoup » en Créole. Oui, mesi anpil, ce fut une belle journée.
Après deux jours de voyage, dont une nuit en République dominicaine, je suis finalement rentré au Canada.
Au milieu de la nuit passée, au moment où l’avion touchait le sol à Toronto, j’aurais voulu ne pas avoir quitté Port-au-Prince. J’aurais aimé rester pour voir changer le pays, pour le voir se reconstruire et se transformer petit à petit, jour après jour.
Pendant trois semaines, j’ai pu être témoin de la douleur d’Haïti – la douleur causée par le tremblement de terre et celle qui provient des décennies de difficultés économiques.
Mais j’ai aussi eu quelques petits aperçus de ce que pouvait devenir Haïti. A travers la force et le caractère des haïtiens, le courage des familles et la joie des enfants, j’ai vu le chemin du pays vers sa transformation.
J’espère que les hommes et les femmes du monde entier continueront à suivre les efforts de secours et de reconstruction. Bientôt, Haïti ne sera plus dans les premières pages des journaux, mais les besoins de ses enfants et de ses familles vulnérables persisteront encore pendant des jours, des mois et même des années.
Ce matin – mon dernier jour en Haïti – j’ai été réveillé à 4 heures alors que la pluie battait sur la toile de ma tente et que l’eau commençait à former une flaque autour de mon sac de couchage. Inutile de le dire, j’étais très mécontent.
J’ai passé les dix minutes suivantes à quatre pattes pour sauver le matériel photographique de l’eau pendant que je jurais contre le temps et mon manque de bol.
Alors que mes idées se remettaient un peu en place, j’ai pensé à quelque chose de beaucoup moins futile que du matériel photographique mouillé et des vêtements détrempés. Des centaines de milliers de Haïtiens, sans abris depuis le tremblement de terre, enduraient le même déluge sans même avoir le luxe d’une tente digne de ce nom. Avec l’approche de la saison des pluies, ceci n’était que la première tempête de toute une série.
Chaque nouvelle journée en Haïti apporte son lot de défis pour les efforts de secours et de reconstruction en cours. J’espère sincèrement que ces défis n’affaibliront pas la détermination de la communauté internationale d’aider les Haïtiens à poursuivre la transformation de leur pays.
Aujourd’hui, j’ai visité le vaste campement du Champ de Mars – foyer improvisé pour quelque 15.000 personnes vivant dans des refuges temporaires, fabriqués de contreplaqué, de débris de métal et de draps. J’y suis allé pour me faire une idée des secours actuellement apportés par l'UNICEF, comme la distribution de poches d’eau et l’installation de robinets afin de faciliter l’accès des mères et des enfants à l’eau potable et à une alimentation saine.
Pendant que je tentais de trouver un bon angle de prise de vue, quelque chose a attiré mon attention. Quelques mètres au-dessus des toits du campement, une chose flottait comme des décombres suspendus en plein ciel.
Intrigué, je me suis approché pour mieux comprendre ce que je voyais. J’ai aperçu alors une très fine ficelle accrochée à l’objet mystérieux et dont le bout était retenu par les mains d’un jeune garçon. La chose, c’était un cerf-volant.
Je me suis approché davantage et je me suis rendu compte que le cerf-volant avait été fabriqué avec des branches et un morceau de plastique découpé dans un sac poubelle. Quelle merveille !
Ce garçon, entouré de mort et de désespoir, avait trouvé parmi les ordures et les décombres de la ville, le matériel nécessaire pour créer quelque chose de totalement nouveau – quelque chose de joyeux et euphorisant.
C’était une expérience splendide et un présage, je l’espère, d’un meilleur avenir pour Haïti.
Aujourd’hui, notre équipe a parlé avec un groupe de dirigeants communautaires qui suivent une formation de l’UNICEF et de ses partenaires sur la façon d’identifier et d’enregistrer les enfants non-accompagnés.
Traversant la ville pendant le voyage de retour à la base de la MINUSTAH, nous nous sommes arrêtés devant une école primaire en ruines. Curieux d’en savoir plus, nous avons escaladé les décombres afin de prendre quelques photos de la situation. Je n’oublierai jamais ce que j’ai vu par la suite.
Éparpillés parmi les décombres, des cahiers scolaires, chacun rempli par un enfant.
Nous avons ouvert l’un des cahiers et nous avons trouvé le nom d’une fillette soigneusement écrit à l’intérieur – « Frandia ». Je me suis demandé qui elle était, quel âge elle avait et si elle est encore vivante.
J’espère que Frandia a survécu au tremblement de terre, mais je ne le saurai sans doute jamais.
Quel que fut son sort, le fait d’avoir vu son nom écrit de sa propre main constituait un symbole frappant de la vulnérabilité des enfants lors de catastrophes et il nous rappelle que presque un mois après le tremblement de terre, de nombreux enfants ici sont encore en danger.
Port-au-Prince, 19 janvier 2010, par Tamar Hahn (photo), porte-parole de l'UNICEF sur le terrain
La débrouille haïtienne
C’est une véritable course contre la montre qui est engagée maintenant en Haïti. Même si les secours continuent d’arriver chaque jour par terre et par air et que les distributions d’eau potable, de nourriture et de kits d’hygiène s’organisent déjà dans de meilleures conditions, chaque jour apporte un nouveau défi avec lui. Des centaines voire des milliers de personnes désertent Port-au-Prince pour gagner les zones rurales avec pour toute possession un baluchon ou une valise pleine à craquer.
Pendant ce temps des milliers d’Haïtiens continuent de se masser dans des camps improvisés. Ils se rassemblent dans les écoles, sur les places publiques et même sur un terrain de golf. Ces camps sont devenus des microcosmes de survie. C’est la loi du système D qui y prévaut. Je vois un homme qui a apporté un générateur qu’il utilise pour charger des centaines de téléphones mobiles, des femmes qui cuisinent tout ce qu’elles ont pu trouver sur des petits feux ouverts. Certains camps disposent même d’un comité chargé de coordonner les besoins. Surprenant à quel point la population peut être inventive et est capable de s’adapter à la situation !
Aujourd’hui, malgré les pénuries en carburant, 140 camions de l’UNICEF et de ses partenaires sont parvenus à approvisionner 140.000 personnes en eau potable.
Quand un enfant seul rencontre un autre enfant seul
Je pars avec Nadine Perault, la conseillère en protection de l’enfance de l’UNICEF, pour évaluer la situation des enfants esseulés ou non-accompagnés qui seront bientôt placés dans des centres provisoires. Ceux-ci pourront accueillir, nourrir et soigner près de 900 enfants qui ont perdu leur famille durant l’urgence. La tâche de Nadine n’est pas aisée et prend beaucoup de temps en raison de la difficulté des déplacements. Mais l’UNICEF commence à avoir une idée assez précise de la situation de ces enfants et travaille déjà aux différentes solutions qui s’offrent à lui.
Je me rends dans un premier temps à l’hôpital que j’avais visité avant-hier. J’y retrouve le petit Sean et la fillette abandonnée. Nous désirons les emmener au centre avec deux autres enfants : Sandie et Medoshe. Mais les médecins nous demandent d’attendre encore un peu car les blessures de Sean et de Medoshe ne sont pas encore complètement guéries et il y a risque d’infection. Les deux enfants sont devenus amis. La fillette sans nom a été prise en charge par une jeune maman qui la nourrit, la berce et lui fait des chatouilles. Elle est devenue un peu sa mère de substitution. La fillette a retrouvé le sourire. Nous préférons revenir plus tard afin de ne pas séparer les enfants qui se connaissent bien maintenant. Ils seront placés en bout de tente près du personnel médical afin de bénéficier de la surveillance adéquate. Plusieurs personnes essaient en ce moment de faire sortir des enfants illégalement du pays afin de satisfaire des demandes d’adoption précipitées.
L’adoption n’est pas toujours une option
L’adoption illégale était déjà un problème avant le tremblement de terre. Elle n’a fait que s’accentuer depuis. On ne compte plus le nombre d’enfants qui sont sortis du pays au mépris de toute procédure légale.
Il est clair que l’adoption peut paraître une option séduisante lorsque l’on voit les images de centaines d’enfants privés de leurs parents. Néanmoins il est raisonnable de penser que beaucoup de parents sont encore à la recherche de leurs enfants ou des enfants de leurs proches. Deux personnes spécialisées de l’UNICEF ont été chargées de contrôler les papiers des enfants quittant le pays à l’aéroport de Port-au-Prince.
L’histoire de Marie Yolene Milord, admise hier à l’hôpital pour un bras cassé, illustre bien ce propos. Marie est une restavek. Il faut savoir qu’en Haïti, de nombreux parents pauvres confient leurs enfants à de la famille proche ou à des familles inconnues avec l’espoir que ces dernières puissent mieux élever leur progéniture. Les 200.000 enfants restavek que compte Haïti vivent en fait une toute autre réalité. Leur famille d’accueil les utilise souvent comme domestiques, les prive d’école et n’hésite pas à recourir à la force pour les faire obéir.
Marie Yolene était sortie chercher de l’eau quand le tremblement de terre a eu lieu. Lorsqu’un parpaing de béton qui s’est détaché d’un immeuble lui a brisé le bras, sa famille d’accueil l’a conduite à l’hôpital et l’y a abandonnée. Tout ce qu’elle demande maintenant c’est que nous la ramenions à son village natal de Les Cayes dans le sud du pays. « Ma mère est morte mais je pense que mon père vit toujours », dit-elle. « Si vous m’emmenez là-bas, je saurais reconnaître ma maison. Je ne veux qu’une chose : rentrer chez moi. »









