La vie des enfants rohingyas en no man’s land

Lorsque des centaines de milliers de Rohingyas apeurés et trempés jusqu’aux os ont submergé les plages et les rizières du sud du Bangladesh en août 2017, le monde a découvert avec émoi une crise d’une rare ampleur. Les plus ahurissant dans tout cela était le nombre d’enfants affectés.

Le nombre total de rohingyas qui ont fui vers le Bangladesh et qui sont encore coincés au Myanmar s’élève à 720.000 !

A group of more than 600 Rohingya refugees enters Bangladesh via one of the major crossing points for refugees. Photo: Patrick Brown

Un groupe de plus de 600 Rohingyas entre au Bangladesh par l’une des voies les plus empruntées par les réfugiés.  

Aucune route n’est facile ni rapide. Ces expéditions prennent plusieurs semaines et conduisent les réfugiés à travers des jungles profondes et des rizières sans fin avec très peu de nourriture, d’eau ou d’effets personnels.

Les enfants et les personnes plus âgées sont souvent transportées dans des mannes ou des brancards improvisés. Certains d’entre eux n’y survivent pas.
D’autres y arrivent mais se retrouvent bloqués.

C’est ainsi que près de 12.000 personnes se sont retrouvées coincées à Zero Point, un no man’s land entre le Myanmar et le Bangladesh.

L’un d’eux s’appelle Huzzatul. Il a dix ans

“Nous avons fui parce que l’on tirait sur nous,” raconte-le jeune garçon.

“Là où nous habitons pour le moment, ce ni le Bangladesh, ni le Myanmar. C’est Zero Point. Je ne comprends pas bien ce qu’est Zero Point.”

Le récit de Huzzatul symbolise à lui seul toute la crise des Rohingyas. Les Rohingyas ont été chassés de leurs maisons et de leurs communautés et se retrouvent en terre inconnue. Dépouillés de leurs droits fondamentaux, ils doivent faire face à de nouvelles menaces pour leur santé et pour leur vie.

Des milliers de Rohingya continuent d’affluer hebdomadairement.

Avec la saison des pluies qui approche, les perspectives de toutes ces familles s’assombrissent encore un peu plus.

Aktara, 7, carries a pot of water to her family’s makeshift shelter after filling it at a hand operated water pump. Photo: Bashir Ahmed Sujan

Aktara, 7 ans, regagne la tente de sa famille avec une cruche d’eau. Elle l’a remplie à une pompe à eau manuelle.

“Avec la saison des cyclones et des moussons qui s’annonce, cette situation humanitaire déjà précaire pourrait devenir une véritable catastrophe,” explique Edouard Beigbeder, le responsable de l’UNICEF au Bangladesh.

“Des centaines de milliers d’enfants vivent déjà dans les pires conditions. Les risques de maladies, d’inondations, de glissements de terrain et de déplacements futurs ne vont faire que croître.”

Sans aide, peu de familles rohingyas ont les moyens de survivre dans un tel contexte. Il faut trouver d’urgence des fonds et des moyens supplémentaires pour remédier à la vulnérabilité des camps et pour renforcer les infrastructures dont tant de personnes dépendent.

Minara holds three-month-old Iramal as she lights a mud stove in her shelter. Photo: Shehzad Noorani

Minara tient Iramal, son jeune enfant de 3 mois dans ses bras pendant qu’elle attise le feu du foyer dans sa tente. Photo: Shehzad Noorani

Minara a 20 ans. Elle est arrivée au Bangladesh avec son mari et son enfant de trois mois après un voyage épuisant.

Ils vivent à trois dans une petite hutte construite avec des bambous et quelques morceaux de plastique qui a bien du mal à les préserver des pluies torrentielles qui s’abattent régulièrement sur la région.
Lorsqu’ils sont arrivés en, octobre, ils n’avaient aucun abri, aucun effet personnel. Ils sont totalement dépendants de l’aide qu’ils reçoivent des organisations humanitaires.

Pour des familles comme celle de Minara, même une tempête d’intensité moyenne peut avoir de graves conséquences.

One of the many rivers and streams that criss crosses the Balukhali makeshift settlement in Bangladesh. Photo: Patrick Brown

L’une des nombreuses rivières qui traversent le camp de Balukhal au Bangladesh.

Le Bangladesh est un pays plat – la plus grande partie de ses terres est située à 12 mètres à peine au-dessus du niveau de la mer. Le pays se termine au sud par un vaste delta à l’intersection de trois grands fleuves ce qui le rend très vulnérable aux inondations.

La plupart des huttes ont été fabriquées sommairement avec quelques bambous et un peu de plastique. Dans les camps surpeuplés qui ne cesse de s’agrandir, règne le chaos.

Hassan, 8, chops firewood to sell outside his family’s shelter. Children are often having to work or scavenge to support their families. Photo: Shehzad NooraniHassan, 8 ans, coupe du bois à l’entrée de sa hutte. Les enfants doivent souvent travailler ou chercher des objets ou des marchandises pour les vendre.

Les familles envoient fréquemment leurs enfants chercher du bois ou fouiller là où ils pourraient trouver des objets réutilisables.

Les routes qu’ils doivent emprunter en direction des forêts les plus proches ne sont pas toujours sûres. De nombreuses jeunes filles racontent qu’on les ennuie régulièrement sur ces routes.

© UNICEF/UN0126290/Brown

L’UNICEF tente d’approcher tous ces jeunes qui vivent dans les camps. Près de 700 groupes de jeunes ont été formés. Ils permettent aux enfants d’apprendre des compétences de vie et d’exercer diverses activités. L’UNICEF déploie également des efforts supplémentaires pour intégrer les filles dans ces groupes, celles-ci étant souvent confinées chez elles.

Chaque jour, près de 130.000 enfants se rendent dans ces espaces amis des enfants pour y jouer, dessiner et apprendre.

L’assainissement et l’hygiène constituent un défi constant dans des camps où il existe 1 latrine pour 100 personnes. Les maladies ne sont jamais loin.

“L’eau polluée, des sanitaires inadaptés et des mauvaises conditions d’hygiène constituent un terrain favorable pour le choléra et l’hépatite E, une maladie qui peut se révéler mortelle pour les femmes enceintes et leur bébé. Les eaux stagnantes attirent les moustiques vecteurs de la malaria. “La protection des enfants contre toutes ces maladies est notre priorité absolue,” dit Beigbeder.

Une épidémie récente de diphtérie a causé la mort de 37 personnes. Au moins 24 d’entre elles étaient des enfants. Une épidémie de diarrhée pourrait faire des milliers de victimes.

© UNICEF/UN0160382/Nybo

Asma Bibi, 8 ans, se fait vacciner contre la diphtérie.

Une campagne de vaccination organisée par l’UNICEF contre la diphtérie et d’autres maladies a permis de protéger 432.000 enfants.

Des hommes avec des mégaphones ont sillonné les camps pour signaler la présence des équipes de vaccination. Ils ont également fait passer une chanson traitant de ‘gola jula’ – la diphtérie comme on la désigne dans la langue des Rohingyas. Cette chanson fut composée spécialement pour l’occasion.

© UNICEF/UN0160382/Nybo

Une fille est mesurée dans un centre du camp de Balukhali qui dépiste et traite les enfants atteints de malnutrition ou de retards de croissance.

La malnutrition est l’une des principales menaces qui pèsent sur les enfants rohingyas. Plus de 15% présentent des signes de malnutrition aiguë sévère.

L’un des causes de ce problème est la dépendance complète de la plupart des familles d’un type de nourriture quasi unique distribué dans les camps. Il s’agit surtout de riz, d’huile, de sel et de lentilles.

Près de 263.000 enfants ont été examinés. 14.000 d’entre eux souffraient de malnutrition aiguë sévère. Ils ont été traités dans des centres thérapeutiques soutenus par l’UNICEF avec du Plumpy’Nut, une pâte nutritionnelle à base d’arachides.

Les mamans s’y font conseiller et apprennent comment préparer des repas nutritifs. Elles y disposent aussi d’un espace réservé pour allaiter leur enfant.

© UNICEF/UN0157217/Nybo

Des enfants s’accrochent à une claire-voie pour voir ce qui se passe à l’intérieur d’une salle de classe d’un centre d’apprentissage soutenu par l’UNICEF.

Dans le camp boueux de Zero Point et dans d’autres camps rohingyas, les enfants n’ont qu’une envie : retourner à l’école.

Dans une crise d’une telle ampleur, de nombreux enfants n’ont pas cette chance.

Jusqu’à présent, l’UNICEF a ouvert 867 centres d’apprentissage où plus de 90.000 enfants peuvent suivre des cours. L’objectif est d’atteindre 202.000 enfants en 2018.

A young girl flies a makeshift kite, fashioned from a plastic bag. Photo: Shehzad NooraniEUne jeune fille joue avec un cerf-volant qu’elle a confectionné elle-même avec quelques morceaux de plastique. Photo: Shehzad Noorani

“Je ne fais absolument rien ici à part jouer. Je voudrais aussi apprendre,” dit Huzzatul.

“Au Myanmar, j’allais à l’école. Ici, il n’y a aucune école. ”

Et pourtant la famille de Huzzatul et 1,3 million de Rohingyas préfèrent cette situation désespérante à la violence qu’ils ont dû fuir.

“Nous avons peur tous les jours,” raconte Huzzatul “parce que nous avons entendu que nous devrions peut-être retourner au pays.”

Beaucoup de choses ont été réalisées depuis août 2017. Mais il reste tant à faire pour protéger ces groupes de population exilés. Et surtout pour apporter des solutions à cette crise aux conséquences douloureuses pour toute une génération d’enfants rohingyas condamnés pour l’instant à vivre dans la plus grande incertitude.

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